Catégories / Analyse / Exploitation sexuelle des mineurs : faire des ponts entre les secteurs pour protéger les enfants

Colloque Samilia

Crédits : Samilia Fondation

Le 27 mars 2026 s’est tenu le Colloque international « Jeunesse en danger de traite des êtres humains ». Organisé par la Fondation Samilia dans le cadre des rencontres intersectorielles du projet PEPS | Mieux protéger les enfants contre l’exploitation sexuelle en Belgique et en France, cet événement a dressé un bilan alarmant : l’exploitation sexuelle des mineurs est en forte augmentation, touche des victimes de plus en plus jeunes et emprunte de nouveaux visages. Face à l'ingéniosité des réseaux criminels, l'urgence est au décloisonnement des secteus.

L’événement, modéré par la journaliste Françoise Baré (RTBF), a réuni de nombreux experts de terrain et institutions de premier plan : SamiliaChild FocusSürya, la Police judiciaire fédérale, Bru-Stars, la MIPROF (France), DEI/ECPAT Belgium, l’Administration Générale de l’Aide à la Jeunesse (AGAJ), Maître Jean-Pierre Jacques, ainsi que les centres Espéranto et Koutcha. Le ministre de la Santé, Yves Coppieters, a clôturé la journée en appelant à une mobilisation collective immédiate.

Un phénomène en mutation rapide

Les chiffres et les témoignages partagés dessinent une réalité effarante. En 2025, Child Focus a ouvert 151 dossiers liés à l’exploitation sexuelle d’enfants. Du côté de la police judiciaire fédérale, plusieurs centaines de cas ont également été signalés la même année.

Pourtant, ces chiffres ne sont que la partie visible de l'iceberg. Le « chiffre noir » (les cas non déclarés) reste immense, car les victimes déposent rarement plainte par peur des représailles, par sentiment de honte, ou à cause d'une mémoire traumatique fragmentée. 

Comme le souligne le Dr Carine De Buck, pédopsychiatre chez Bru-Stars, les profils ont changé.Contrairement aux idées reçues, l’exploitation sexuelle touche des enfants issus de tous milieux sociaux.

Les nouveaux visages du danger

Les réseaux criminels exploiteurs d’enfantsapprochent les victimes de manière de plus en plus pernicieuse. Le ‘recrutement’ se passe souvent en ligne.

  • Les réseaux sociaux sont un moyen de contact central. Les exploitant·es utilisent la technique du ‘grooming : en séduisant des enfants en ligne, ils gagnent leur confiance, obtiennent des photos intimes et dénudées, puis menacent de les diffuser à leur entourage s’ils ne cèdent pas à leurs exigences sexuelles. 
  • La stratégie du loverboy :les prédateurs·tricesséduisent les enfants victimes, créent une emprise psychologique, puis les exploitent sexuellement. La victime, pensant être amoureuse, ne se perçoit pas toujours comme étant exploitée.
  • L'usage des cryptomonnaies et des plateformes de location courte durée (type Airbnbetc) permet aux réseaux de rester anonymes et de déplacer les victimes rapidement .

Par ailleurs, des substances sont parfois utilisées pour maintenir les victimes sous emprise et atténuer les douleurs physiques et psychologiques liées aux violences subies.

Les limites d’un système saturé et trop rigide 

Les centres d'accueil spécialisés comme Koutcha (en France) et Espéranto ou Sürya (en Belgique) offrent une mise à l'abri indispensable. Cependant, leurs capacités sont saturées : Koutcha ne peut accueillir que 6 jeunes de manière simultanée, tandis qu'Espéranto dispose de 20 places. En raison de profils parfois incompatibles (addictions lourdes, risques d'entraînement mutuel ou liens de complicité entre réseaux d'une même communauté), ces centres se voient contraints de refuser de nombreux dossiers.

De plus, les travailleurs·euses de première ligne (police, écoles, services sociaux généraux) ne sont pas assez formé·es, ce qui engendre une sous-détection importante. Étant donné les liens entre exploitation sexuelle et autres types d’infractions pénales, les enfants concernés sont trop souvent perçus sous un angle uniquement répressif, occultant totalement leur statut de victime. 

Une protection parfois conditionnelle 

L’avocat Jean-Pierre Jacques a mis en lumière une tension importante dans le système actuel. Si tout mineur en danger devrait bénéficier d’une protection inconditionnelle, certains dispositifs liés à la traite des êtres humains et au séjour des mineurs étrangers restent partiellement conditionnés à une collaboration avec les autorités judiciaires.

Cette situation place les enfants dans une position très compliquée : coopérer les expose à des risques de représailles et leur capacité à témoigner est souvent fragilisée par les traumatismes qu’ils ont vécus. Plusieurs intervenants ont ainsi plaidé pour un renforcement du principe de protection inconditionnelle, indépendamment de la participation aux procédures pénales.

Pourquoi parler d exploitation sexuelle » et non de « prostitution » ? 

L'un des messages forts du colloque concerne la sémantique. Christian Meulders, directeur du centre Sürya, et Émilie Coomans de Child Focus insistent sur le rejet catégorique de l'expression « prostitution des mineur·es ». 

Employer le terme « prostitution » sous-entend à tort une notion de choix, de démarche commerciale autonome ou de consentement. Or, un enfant ne peut pas consentir à des actes sexuels. Utiliser des mots inadaptés contribue à banaliser la violence subie. Cette banalisation est visible dans les nombreux cas de ‘survival sex’ : par exemple, dans le cas où un enfant sans abri ou en situation de grande précarité échange un acte sexuel contre un repas, de la drogue ou un hébergement d'une nuit. En qualifiant d'office ces situations d'« exploitation sexuelle », on remet la responsabilité sur le criminel, et non sur l'enfant. 

Des constats de terrain aux actes politiques

Trois priorités se dégagent des échanges :

  • D’abord, il faut renforcer la détection et la protection : former les professionnel·les, harmoniser le recueil des données chiffrées, augmenter les places d’accueil spécialisées et garantir une protection inconditionnelle des mineur·es.
  • Ensuite, s’adapter aux nouvelles formes d’exploitation: moderniser les méthodes d’enquête policière face aux cryptomonnaies et applications cryptées,renforcer la coopération entre institutions et mettre en place des actions de prévention dès le plus jeune âge, incluant une sensibilisation active aux usages et aux risques liés aux réseaux sociaux.
  • Enfin, briser les silos et créer des ponts entre les secteurs : mettre en place une gouvernance claire et collaborative, réunissant, via des rencontres intersectorielles, des acteur·trices de différents secteurs et disciplines (justice, police, santé).

La protection des enfants ne peut plus dépendre uniquement de la bonne volonté des intervenants de terrain. Elle exige une politique structurée, humaine et résolument collective. 

Pour revoir le colloque en entier : Intégrer la vidéo de replay :


Questions/réponses 

Qu’est-ce que l’exploitation sexuelle ? 

Un·e enfant est victime d’exploitation sexuelle lorsqu’il·elle est contraint·e de se livrer à une activité sexuelle en échange d’une contrepartie, telle qu’un gain ou un bénéfice, ou la promesse d’un gain ou d’un bénéfice, de nature pécuniaire ou sous la forme d’un avantage perçu par une tierce personne, l’agresseur·e ou l’enfant lui-même.L’enfant peut être contraint·e par la force physique ou les menaces. Certain·e·s enfants se trouvent dans des situations qui les rendent plus vulnérables, comme la pauvreté, les abus, la négligence, ou encore le fait d’être non accompagné·e ou de vivre dans la rue.

Quelle est la différence entre l’exploitation sexuelle et la traite des êtres humains ? 

L’exploitation sexuelle n’induit pas nécessairement des faits liés à la traite des êtres humains. La traite des êtres humains  est caractérisée par :

  • L’action: recruter, transporter, transférer, héberger, accueillir une personne, prendre ou transférer le contrôle exercé sur elle dans un but d’exploitation.
  • Le but: exploiter l’individu par le travail forcé, l’exploitation sexuelle, l’esclavage ou une pratique analogue à l’esclavage, la servitude domestique, le prélèvement et le trafic d’organe, la mendicité forcée ou encore certaines formes de mariage forcé.

La différence entre les deux phénomènes repose donc dans le fait que la traite des êtres humains peut avoir plusieurs finalités dont l’exploitation sexuelle, tout comme l’exploitation sexuelle peut avoir lieu dans un contexte qui n’est pas celui de la traite des êtres humains.

>> Consultez à ce sujet le Guide de Terminologie pour la Protection des Enfants contre l’Exploitation et l’Abus Sexuels