Catégories / Analyse / Exploitation sexuelle des mineurs : faire des ponts entre les secteurs pour protéger les enfants

Crédits : Samilia Fondation
L’événement, modéré par la journaliste Françoise Baré (RTBF), a réuni de nombreux experts de terrain et institutions de premier plan : Samilia, Child Focus, Sürya, la Police judiciaire fédérale, Bru-Stars, la MIPROF (France), DEI/ECPAT Belgium, l’Administration Générale de l’Aide à la Jeunesse (AGAJ), Maître Jean-Pierre Jacques, ainsi que les centres Espéranto et Koutcha. Le ministre de la Santé, Yves Coppieters, a clôturé la journée en appelant à une mobilisation collective immédiate.
Les chiffres et les témoignages partagés dessinent une réalité effarante. En 2025, Child Focus a ouvert 151 dossiers liés à l’exploitation sexuelle d’enfants. Du côté de la police judiciaire fédérale, plusieurs centaines de cas ont également été signalés la même année.
Pourtant, ces chiffres ne sont que la partie visible de l'iceberg. Le « chiffre noir » (les cas non déclarés) reste immense, car les victimes déposent rarement plainte par peur des représailles, par sentiment de honte, ou à cause d'une mémoire traumatique fragmentée.
Comme le souligne le Dr Carine De Buck, pédopsychiatre chez Bru-Stars, les profils ont changé.Contrairement aux idées reçues, l’exploitation sexuelle touche des enfants issus de tous milieux sociaux.
Les réseaux criminels exploiteurs d’enfantsapprochent les victimes de manière de plus en plus pernicieuse. Le ‘recrutement’ se passe souvent en ligne.
Par ailleurs, des substances sont parfois utilisées pour maintenir les victimes sous emprise et atténuer les douleurs physiques et psychologiques liées aux violences subies.
Les centres d'accueil spécialisés comme Koutcha (en France) et Espéranto ou Sürya (en Belgique) offrent une mise à l'abri indispensable. Cependant, leurs capacités sont saturées : Koutcha ne peut accueillir que 6 jeunes de manière simultanée, tandis qu'Espéranto dispose de 20 places. En raison de profils parfois incompatibles (addictions lourdes, risques d'entraînement mutuel ou liens de complicité entre réseaux d'une même communauté), ces centres se voient contraints de refuser de nombreux dossiers.
De plus, les travailleurs·euses de première ligne (police, écoles, services sociaux généraux) ne sont pas assez formé·es, ce qui engendre une sous-détection importante. Étant donné les liens entre exploitation sexuelle et autres types d’infractions pénales, les enfants concernés sont trop souvent perçus sous un angle uniquement répressif, occultant totalement leur statut de victime.
L’avocat Jean-Pierre Jacques a mis en lumière une tension importante dans le système actuel. Si tout mineur en danger devrait bénéficier d’une protection inconditionnelle, certains dispositifs liés à la traite des êtres humains et au séjour des mineurs étrangers restent partiellement conditionnés à une collaboration avec les autorités judiciaires.
Cette situation place les enfants dans une position très compliquée : coopérer les expose à des risques de représailles et leur capacité à témoigner est souvent fragilisée par les traumatismes qu’ils ont vécus. Plusieurs intervenants ont ainsi plaidé pour un renforcement du principe de protection inconditionnelle, indépendamment de la participation aux procédures pénales.
L'un des messages forts du colloque concerne la sémantique. Christian Meulders, directeur du centre Sürya, et Émilie Coomans de Child Focus insistent sur le rejet catégorique de l'expression « prostitution des mineur·es ».
Employer le terme « prostitution » sous-entend à tort une notion de choix, de démarche commerciale autonome ou de consentement. Or, un enfant ne peut pas consentir à des actes sexuels. Utiliser des mots inadaptés contribue à banaliser la violence subie. Cette banalisation est visible dans les nombreux cas de ‘survival sex’ : par exemple, dans le cas où un enfant sans abri ou en situation de grande précarité échange un acte sexuel contre un repas, de la drogue ou un hébergement d'une nuit. En qualifiant d'office ces situations d'« exploitation sexuelle », on remet la responsabilité sur le criminel, et non sur l'enfant.
Trois priorités se dégagent des échanges :
La protection des enfants ne peut plus dépendre uniquement de la bonne volonté des intervenants de terrain. Elle exige une politique structurée, humaine et résolument collective.
Pour revoir le colloque en entier : Intégrer la vidéo de replay :
Qu’est-ce que l’exploitation sexuelle ?
Un·e enfant est victime d’exploitation sexuelle lorsqu’il·elle est contraint·e de se livrer à une activité sexuelle en échange d’une contrepartie, telle qu’un gain ou un bénéfice, ou la promesse d’un gain ou d’un bénéfice, de nature pécuniaire ou sous la forme d’un avantage perçu par une tierce personne, l’agresseur·e ou l’enfant lui-même.L’enfant peut être contraint·e par la force physique ou les menaces. Certain·e·s enfants se trouvent dans des situations qui les rendent plus vulnérables, comme la pauvreté, les abus, la négligence, ou encore le fait d’être non accompagné·e ou de vivre dans la rue.
Quelle est la différence entre l’exploitation sexuelle et la traite des êtres humains ?
L’exploitation sexuelle n’induit pas nécessairement des faits liés à la traite des êtres humains. La traite des êtres humains est caractérisée par :
La différence entre les deux phénomènes repose donc dans le fait que la traite des êtres humains peut avoir plusieurs finalités dont l’exploitation sexuelle, tout comme l’exploitation sexuelle peut avoir lieu dans un contexte qui n’est pas celui de la traite des êtres humains.