Article Itw Adrien

Crédits : Canva (libre de droits)

Augmentation de 19 % des fugues, hausse de 60 % des signalements d'exploitation sexuelle : les chiffres du rapport annuel 2025 de Child Focus dressent un tableau alarmant. Derrière ces chiffres, un lien souvent méconnu entre fugues répétées et exploitation sexuelle des mineur·es que les professionnel·les de terrain peinent à détecter faute de formation suffisante.

Adrien Cornu, chargé de projets chez DEI/ECPAT Belgique, décrypte les rouages de ce phénomène en pleine expansion : le rôle central des réseaux sociaux dans le recrutement des victimes, les mécanismes d'emprise des exploitants, et l'urgence de mieux outiller celles et ceux qui accompagnent ces jeunes au quotidien.

Comment intervient la fugue dans votre travail?

Adrien Cornu (AC) : Nous ne travaillons pas chez DEI/ECPAT sur la question des fugues spécifiquement. Cependant, selon le dernier rapport de Child Focus, il y a une augmentation entre 2024 et 2025 de 19% du nombre de fugues. En outre, la part d’enfants qui fugue à plusieurs reprises est de 23%. C’est cela qui est interpellant : les conditions et les causes les ayant amené à fuir la première fois n’ayant pas changé, ces jeunes vont reproduire ce comportement qui, in fine, leur sera préjudiciable. Nous devons donc mettre ces jeunes dans des conditions de vie et d’expression les amenant le moins possible à ré-envisager une fugue.

Les filles représentent 55% des dossiers de fugues de Child Focus, et 59% avaient entre 13 et 15 ans. Il n’y a pas de données chiffrées comparatives en 2024, mais, des chiffres d’une étude de 2017 de Child Focus démontraient peu ou prou que les enfants fuguant avaient aux alentours de 14 à 16 ans. Il n’y a pas de baisse significative, à priori, de l’âge auquel les jeunes vont fuguer, cela reste un phénomène ayant plutôt trait à un moment de la vie de l’enfant : l’adolescence. 

A quel(s) risque(s) ces jeunes qui fuguent s’exposent-ils ?

AC : Le fait de fuguer conduit ces adolescent·es dans une forme de précarité, tant en termes d’hébergements que de moyens financiers (se nourrir, se vêtir…). C’est parfois alors que les personnes les exploitant·es vont intervenir afin de proposer à ces enfants un hébergement, une « protection » en échange de relations sexuelles tarifées et donc d’exploitation sexuelle.

Parfois, la fugue est directement liée à l’exploitation : les enfants fuient leur domicile / lieu de vie afin de retourner auprès de la personne qui les exploite. Cela peut être dû à plusieurs choses : dépendance à des produits stupéfiants, phénomène d’emprise extrêmement fort de l’exploitant·e sur l’enfant, vie dans des foyers ne leur permettant que peu ou pas d’autonomie et d’aller vers l’extérieur. Les proxénètes qui ciblent les enfants sont des trafiquant·es d’êtres humains qui mettent en place des stratégies d’emprise afin de créer chez leurs victimes une dépendance affective, psychologique et/ou matérielle, dans le but de les exploiter sexuellement.

Parmi ces enfants qui fuguent, le nombre de Mineur·es Non Accompagnés (MNA) est également en grande augmentation (+10% sur la période 2024/2025). Les causes de la fugue ne sont pas toujours les mêmes que cités précédemment (retrouver un membre de la famille, demander l’asile ailleurs) mais les conséquences peuvent être les mêmes : de par leur vulnérabilité, leur détresse et leur isolement (linguistique, financier, familier…), ils sont d’autant plus susceptibles d’être “recruté·es” par des réseaux de criminalité forcée, d’exploitation sexuelle ou de toute autre forme d’exploitation.

Quel est l'état des lieux actuel de l'exploitation sexuelle des mineur·es en Belgique ?  

AC : Les chiffres des différents rapports démontrent que les organisations (ONG, associations, centres d’hébergements) et les institutions (tribunaux, police) sont de plus en plus confrontés à ces jeunes victimes d’exploitation sexuelle. Il est toujours complexes de dire si le phénomène est en augmentation, ou si les jeunes filles dans ces réseaux sont de plus en plus repérées ou signalées auprès des organismes compétents en la matière. Cependant, chaque acteur·rice en la matière tend à dire que le phénomène lui-même est en augmentation, et ce notamment du fait des réseaux sociaux, facilitateur de "rencontres".

Les chiffres de Child Focus démontrent qu’entre 2024 et 2025, il y a eu une augmentation de 60% des cas leur étant signalés (de 94 dossiers ouverts en 2024 à 151 en 2025). Dans 61 % des cas, les victimes avaient moins de 16 ans ; trois d’entre elles n’avaient pas encore atteint 13 ans. Dans 58 % des cas, la victime résidait en institution, et pour 88 % de ces dossiers, un lien entre la fugue et la situation d’exploitation sexuelle a été établi.

Il s’agissait majoritairement de filles; 9 situations concernaient des victimes masculines. Cependant, les garçons sont bien victimes d’exploitation sexuelle, et il est d’autant plus difficile de détecter les jeunes garçons (stéréotypes de genres, difficulté à se déclarer comme victimes (également présent cependant chez les filles), honte, signes extérieurs moins repérés (violences, fugues ou consommations vues comme de la « délinquance masculine »).

Avez-vous récemment observé un changement au sein du phénomène ? 

AC : Les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant dans le « recrutement » des jeunes. Les proxénètes y publient leur vidéo de recrutement, parlant de sécurité, d’un logement fourni, de nourriture et d’argent « facile ». Cela leur permet de rentrer en contact, de mettre en confiance la personne puis de les exploiter. Les phénomènes d’emprise de ces jeunes sont extrêmement forts.

Le phénomène de sextorsion (faire pression sur la victime pour obtenir davantage de photos intimes ou visant à extorquer de l’argent) est également en forte augmentation. Or, très souvent, les enfants sont ciblés via les réseaux sociaux ou les applications de rencontre par des réseaux criminels organisés.

Le grooming (processus par lequel un adulte aborde intentionnellement des mineur·es et les manipule à des fins sexuelles) peut également trouver son origine sur les réseaux sociaux. Le nombre de dossiers ouverts par Child Focus est passé de 43 en 2024 à 108 en 2025.

Certains réseaux sociaux (type X) disposent désormais d'intelligence artificielle propre, qui permet également de générer de fausses images dites “deepnudes” (images ou des vidéos intimes réalisées par l’intelligence artificielle, partiellement ou complètement falsifiées).

Certains plateformes hors réseaux sociaux, type Airbnb, jouent également un rôle déterminant car elles permettent la location de lieu où l’exploitation sexuelle de ces enfants aura lieu. Il est donc nécessaire de travailler avec ces réseaux ou ces plateformes pour la détection et le signalement de ces phénomènes, afin de mieux protéger les enfants. L’objectif ne doit pas être de leur interdire l’accès aux réseaux, mais bien d’obliger ces dernier·ères à signaler et agir face à tout type de phénomène d’exploitation sexuelle des mineur·es.

Quels sont les défis rencontrés sur le terrain? 

AC : Les professionnel·les, peu importe le secteur, ne sont pas assez outillé·es et/ou formé·es pour gérer ces situations.

Selon notre étude de 2023, une grande majorité (66%) des travailleur·euses sociaux·les des organisations interrogées a exprimé ne pas se sentir capable et/ou ne pas disposer de connaissances suffisantes pour détecter un cas d’exploitation sexuelle parmi les mineur·es qu’ielles accompagnent et ne pas savoir quelles démarches entreprendre en cas de détection (77%).

En termes de recensement de données quant aux cas d’exploitation sexuelle, une grande majorité (86%) des travailleur·euses a répondu ne pas disposer de moyens ni d’outils au sein de leur organisme.

C’est pourquoi notre projet co-financé par la Commission Européenn, PEPS, qui vise à permettre des rencontres intersectorielles, à former les professionnel·les notamment de l’aide à la jeunesse, et à mener des sensibilisations avec et par les jeunes quant à l’exploitation sexuelle est extrêmement important.

Nous menons aussi un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles, CROSS, qui vise à soutenir les professionnel·les de première ligne pour mieux identifier et protéger les enfants victimes d’exploitation sexuelle avec lesquel·les ielles sont en contact.

Avez-vous des recommandations pour endiguer le phénomène ? 

AC : Ces projets ne suffisent pas. Il faut investir plus, mettre les violences sexuelles sur mineur·e - sous toutes leurs formes (y compris l'exploitation sexuelle, traite des êtres humains, inceste, harcèlement, ...) à l'agenda politique. Nous devons responsabiliser les décideur·euses politiques afin qu'ils décident de garantir la protection des enfants comme priorité nationale.

Les mots ont également toute leur importance : on ne parle pas de "jeunes prostitué·es" mais bien de "jeunes victimes d’exploitation sexuelle", cela change le regard que nous portons sur ces mineur·es. Ce sont des mineur·es en danger et des victimes que la Belgique doit protéger. Nous souhaitons attirer l’attention sur la terminologie quant aux actes d’exploitation sexuelle, mais également quant à la protection des mineur·es d’âge.

Nous avons d’ailleurs travaillé sur l'adaptation francophone de l'édition 2016 du Guide de Terminologie ECPAT et actuellement sur l'édition de 2026. L’objectif est d'inciter les professionnel·les qui travaillent sur les phénomènes d’exploitation sexuelle des mineur·es à utiliser une terminologie qui ne re-victimise pas, qui a une attention particulière au genre et à la protection des enfants.